Debate Study (expérimentation)

Débattre autrement : premier bilan d’expérimentation

Par FRANCK THENARD-DUVIVIER, publié le mardi 31 octobre 2017 16:17 - Mis à jour le mercredi 8 novembre 2017 08:02
Débat parlementaire au lycée de Saint-Just
Bilan après un an d'expérimentation des débats parlementaires avec les lycéens et étudiants de plusieurs établissements. Qu'est-ce qu'un débat parlementaire ? Comment l'organiser ? Quelles compétences construire avec les élèves ? Quelles ressources ?

Dynamiser les pratiques pédagogiques en matière de débat en classe en associant des objectifs ambitieux en termes de compétences travaillées et dans la perspective de la continuité Bac-3/Bac+3, et en donnant aux élèves envie de débattre, c’est possible ! Pour cela, il faut s’ouvrir à de nouvelles méthodes de débat empruntées aux universités anglo-saxonnes, aux associations d’éducation populaire ou encore à la démocratie participative… Du simple exercice d’art oratoire ou d’improvisation théâtrale à l’organisation d’un débat complexe, tout est envisageable. Il ne faut pas hésiter à expérimenter, à améliorer avec les élèves et à mutualiser avec les enseignants ou les acteurs du monde éducatif.

Pourquoi organiser des débats parlementaires

« On ne naît pas orateur… on le devient ! »

En se tournant vers les pédagogies anglo-saxonnes et canadiennes, ou encore vers les exercices pratiqués dans l’enseignement supérieur, tout particulièrement en droit et en science politique, on découvre qu’il est possible, voire facile, de varier les pratiques, de construire de véritables scénarios pédagogiques et de recourir à des exercices destinés à travailler les compétences en jeu. Certes, ces formes de débats davantage axés sur la joute oratoire, voire sur les jeux de rôle, qui ne doivent pas l’emporter au détriment de l’argumentation, mais ils offrent de puissants ressorts pédagogiques. Certains s’apparentent à un véritable « match de football intellectuel » où partisans et opposants sont amenés à défendre une position qui n’est pas nécessairement la leur.

Qu’est-ce qu’un débat parlementaire ?

Il met en scène l’affrontement de deux équipes tirées au sort (pour/contre) autour d’une décision à prendre sous forme d’un vote. Il s’agit d’argumenter pour convaincre, d’utiliser toutes les ressources de l’art oratoire et de la communication non verbale, de mettre en place une stratégie de groupe pour l’emporter, d’adapter son discours à celui du camp adverse. Dans plusieurs lycées engagés dans les Débats citoyens, ce type de débat a été mis en œuvre dans plusieurs disciplines et plusieurs niveaux (secondaire et post-bac).

Ce format « parlementaire » de débat s’inspire du « style britannique » ou de « format Karl Popper » mais en repensant les règles et les objectifs en termes de compétences afin de les adapter à la pratique scolaire en France. Nous avons souhaité un format simple, facile à mettre en œuvre et permettant une évolution en co-construction avec des élèves qui n’ont guère la culture de la pratique du débat, contrairement à ce qu’on observe dans les pays anglo-saxons, chez les étudiants ou parfois des élèves plus jeunes.

Au contraire, les règles de la Fédération canadienne des débats d’étudiants sont, par exemple, très précises (minutage des interventions, ordre de parole, protocole, etc.) et distinguent cinq « styles » (parlementaire canadien, contre-interrogatoire, national canadien, parlementaire britannique, mondial scolaire) avec chacun ses nuances propres… Voir sitographie du chapitre 10 des Débats citoyens 2017 (en PJ).

En quoi consiste l’expérimentation ?

Un collectif de travail interdisciplinaire associe enseignants, conseillère CARDIE et IA-IPR qui participent à l’expérimentation de débats de type « parlementaire » avec des lycéens et des étudiants de classes préparatoires (CPGE) afin de développer et d’évaluer les compétences de la continuité Bac-3/Bac+3 (parler en public, argumenter en mobilisant des connaissances, collaborer au sein d’une équipe pour convaincre).

Qu’est-ce qu’une Lesson Study (LS) ?

Originaires du Japon sous le nom de Jugyo Kenkyu, les Lesson Study sont développées aux États-Unis dans les années 2000 suite à des études internationales montrant les bonnes performances des élèves japonais en mathématiques. Depuis, cette nouvelle forme de développement professionnel des enseignants a notamment été menée en Suisse, par Stéphane Clivaz, dans le Laboratoire Lausannois Lesson Study (3LS) à la Haute École de Pédagogie de Vaud. Toujours dans le domaine des mathématiques. En voici le fonctionnement :

En adaptant cette méthode aux pratiques de débats en lien avec les sciences humaines, l’expérimentation Debate Study est pour le moins innovante. Menée sur le principe de LS, cette formation-recherche s’appuie sur des expertises partagées. Elle articule des temps d’analyse et de préparation, avec des temps d’observation. Elle vise à faire progresser le niveau d’expertise de chacun : évaluer les progrès et acquisitions des élèves ; coopérer au sein d’une équipe ; s’engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel.

Débat parlementaire au lycée Blaise-Pascal (Charbonnières)

Perspectives

L’expérimentation est reconduite en 2017-2018 avec la CARDIE afin d’améliorer la méthodologie de Lesson Study et de développer des ressources pédagogiques utilisables par d’autres enseignants pour faciliter l’essaimage.

Les premiers résultats et expériences serviront d’appui à plusieurs journées prévues au plan académique de formation (PAF) 2017-2018 : une formation « Pratiquer autrement le débat en classe » en deux sessions (dont la 2e en mai 2018 pour faire le retour sur les expérimentations menées par les stagiaires) ; deux journées consacrées au « Théâtre d'improvisation et débat » (en collaboration avec un IA-IPR de Lettres et deux comédiennes) pour approfondir le travail sur les compétences oratoires et sur les exercices de prise de parole en public. Enfin, la pratique des ou dans le cadre de formations disciplinaires (histoire-géographie, EMC).

Quelles règles adopter ?

Partir de règles simples et les faire évoluer avec les élèves d’un débat à un autre. L’implication des élèves dans les débats eux-mêmes dépendent aussi du travail de préparation, des remédiations (après chaque débat) et de la co-construction des règles avec eux.

  • Une thématique préparée en amont.
  • Les acteurs : un président de séance, un maître du temps, deux équipes d’orateurs de 3 ou 4 membres (la majorité et l’opposition), un public.
  • Les équipes d’orateurs sont constituées d’élèves volontaires ou sont tirées au sort. Ils ont 15 à 20 min de préparation pour élaborer une stratégie collective (partage des rôles, des arguments).
  • Le président donne la parole à tour de rôle aux différents orateurs qui ont chacun 2 à 3 min pour présenter leurs arguments (ce temps peut être fractionné). Il fait respecter la procédure.
  • Le maître du temps chronomètre le temps de parole de chaque orateur.
  • Pendant la préparation le public prépare un argumentaire, pendant le débat il interagit avec la salle : il applaudit, manifeste son approbation ou sa désapprobation aux arguments d’un orateur dans la limite du bon fonctionnement du débat. À la fin du débat il vote pour l’équipe la plus convaincante.

Si la conduite d’un débat parlementaire peut s’envisager comme un « one shot » pour commencer à l’appréhender, elle gagne à s’inscrire dans un temps long qui permet un développement progressif des compétences des élèves.

Le "public" est organisé en commissions lors du débat parlementaire au lycée de Saint-Just (Lyon)

Premiers résultats

Ce bilan s’appuie les expérimentations menées par Nadia Biskri (histoire-géographie) et Hélène Blanié (documentaliste) au lycée de Saint-Just, Myriam Delay (histoire-géographie) et Marie-France Lambert (SES) au lycée Blaise-Pascal, Franck Thénard-Duvivier (histoire) en CPGE au lycée Fauriel, dans le cadre du collectif de travail associant également Michèle Prieur (CARDIE Lyon), Christine Lauer (IA-IPR histoire-géographie) et Michel Nesme (IA-IPR philosophie). Elle prend également en compte les débats organisés par Yannick Chapot en espagnol (CPGE Fauriel) et par Laurent Rix (histoire) au lycée Saint-Paul à Saint-Etienne).

Construire des compétences oratoires ambitieuses

Parmi les avantages des des « débats parlementaires » tels que nous les mettons en œuvre, signalons :

  • une mise en œuvre immédiate (une séance en fin de séquence peut suffire si l’on s’en tient au débat lui-même) ;
  • un réel plaisir de débattre pour les élèves car la séance est animée, vivante, voire joyeuse ;
  • une dynamique collective se met le plus souvent en place au sein de chaque équipe d’orateurs mais aussi avec le reste de l’auditoire ;
  • une co-construction souhaitable des règles avec les élèves, en cours d’année, au fur et à mesure des débats ;
  • un potentiel de développement réel en amont du débat (notamment à travers la construction des compétences oratoires ou de prise de parole en public) et après le débat (debrieffing ou remédiation, reprise en classe).

Au bout d’un an d’expérimentation, les cinq professeurs identifient des intérêts à conduire des débats parlementaires. Les effets observés s’articulent autour de quatre axes :

La continuité Bac-3/Bac+3. Les débats parlementaires contribuent au développement de compétences attendues dans l’enseignement supérieur telles que la prise de parole en public, la recherche documentaire, l’argumentation, l’autonomie, le travail en équipe.

La construction de la citoyenneté. Cette pratique pédagogique concourt à développer l’engagement des élèves dans leur vie citoyenne en appui sur les compétences évoquées précédemment mais également sur une meilleure maîtrise des connaissances relatives aux enjeux sociaux. Cette pratique de débat participe à la construction des savoirs (autours des contenus disciplinaires et notionnels abordés, de leur mobilisation pour convaincre), des savoir-faire (liés à la prise de parole en public et à l’argumentation) et des savoir-être (avec l’écoute ou encore la collaboration au sein d’une équipe) nécessaire pour la vie citoyenne.

– L’engagement des élèves. Il s’agit d’une pratique pédagogique motivante qui, contrairement à d’autres formes de débat, permet d’impliquer tous les élèves en leur donnant confiance, en permettant à tous de prendre la parole, même les élèves qui sont habituellement plus en difficulté.

– La professionnalité de l’enseignant. La conduite de débat parlementaire conduit à un renouvellement des pratiques pédagogiques, elle engage la classe dans une démarche de projet, dans des temps de classe inversée… Elle contribue à une coopération entre professeurs disciplinaires et avec le professeur documentaliste. Elle est ressentie comme source de motivation pour les professeurs.

Quelques sujets de débats
  • Le déclenchement de la guerre du Péloponnèse en 431 av. JC.
  • La fermeture des frontières et le regroupement familial en 1976.
  • L’adoption de la loi sur la peine de mort en 1981.
  • L’installation d’un camp humanitaire de réfugiés dans le XVIe ardt de Paris en 2016. Formation Débats citoyens en juin 2016.
  • Le principe de précaution est-il un principe abusif ?
  • La périurbanisation, effets géographiques positifs ou négatifs ?
  • Berlin et l’Allemagne pendant la Guerre froide.
  • Les grands débats républicains des années 1880-1920. Plusieurs débats successifs, en jeu de rôle, pour plonger dans la culture politique de la IIIe République. Organisés par Laurent Rix pour ses classes de Première au lycée Saint-Paul (Saint-Etienne).
  • La question de la mémoire historique en Espagne : interprétation de la loi de mémoire historique de 2007. Débat en espagnol.
  • La question des Indiens dans l’empire espagnol au XVIe siècle. Trois débats consécutifs dont un en espagnol.
Quelles grilles utiliser ?

Plusieurs grilles ont été testées par les équipes en expérimentation. Prenons l’exemple des celles utilisées à l’occasion de plusieurs exercices de nature différente en cours d’année 2016-2017 en classe de Lettres supérieures (CPGE, lycée Fauriel). La 1ère grille a été testée lors de débats parlementaires en histoire ou en espagnol (novembre 2016, juin 2017), de simulation de négociation au Lyon MUN (mai 2017) et d’un concours d’art oratoire (mai 2017). Le 2e grille a été utilisée lors de déclamations littéraires (décembre 2016 et juin 2017). Elles ciblent notamment des compétences communes à l’enseignement supérieur en termes de prise de parole en public et d’art oratoire.

Grille 1 (utilisée pour évaluer les formats de débat)

Grille de compétences pour le débat parlementaire

Les étudiants choisissent au moins un exercice dans lequel ils seront évalués. Si possible deux avec une prestation individuelle et un exercice d’équipe. Les grilles sont remplies par l’enseignant et par des élèves. Elles permettent de déterminer une note indicative et une évaluation portée sur le bulletin du second semestre au sein d’une rubrique transdisciplinaire. Des ateliers de préparation, en groupe d’une quinzaine d’étudiants, ont été proposés avec l’intervention d’une comédienne professionnelle, en ciblant les exercices en fonction des objectifs (prise de parole, travail d’équipe, joute oratoire, etc.).

Les deux grilles comportent une 1ère colonne commune car « parler en public pour convaincre » est la compétence commune travaillée au cœur du projet annuel. La 2e colonne vise l’argumentation (pour les formes de débats) ou la maîtrise de la langue (en déclamation). La 3e colonne permet de cibler les compétences liées au travail d’équipe (en débat) ou à l’incarnation d’un rôle et la scénarisation (en déclamation, proche du théâtre).

Grille 2 (utilisée pour évaluer les déclamations)

Grille de compétences pour les exercices de déclamation

La Lesson Study offre une approche renouvelée de la formation continue dans une perspective de recherche-action mais aussi de collectif interdisciplinaire et intercatégoriel (enseignants, inspecteurs) qui pourrait d’ailleurs s’ouvrir à d’autres acteurs (chercheurs, comédiens, associations étudiantes ou d’éducation populaire, professionnels du droit, etc.).

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